Entretien avec François-Xavier ALBOUY : 80 % de la population mondiale à couvrir

MEGA AMBITIONS POUR MICRO ASSURANCE !

Avant d’être Président de Planet Guarantee, vous êtes un économiste universitaire. Vous avez travaillé récemment sur la notion de disruption. Comment définiriez-vous ce mot ?

photo
François-Xavier ALBOUY, Président chez Planet Guarantee

C’est un mot à la mode qui ne nous vient pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, de la langue anglaise. Le dictionnaire Littré le signale comme un terme didactique de géologie ou de médecine. Ce mot, dont l’origine est latine, disruptum, signifie rupture soudaine, fracture en mille morceaux. Il s’applique dans la littérature anglo-saxonne aux technologies qui viennent fragmenter les marchés classiques, les uns après les autres. Ces technologies, ou plus exactement ces nouvelles manières d’exercer un métier, ont comme caractéristiques d’être immédiatement mondiales, de procéder par des moyens très simples et limités et de s’imposer à la vitesse de l’éclair.

En quoi peut-on dire que la société que vous dirigez, Planet Guarantee, suit un processus de disruption ?

Le concept de l’assurance est aujourd’hui véritablement bousculé. La technique assurantielle est vieille de près de quatre siècles et ne concerne que 20% de la population mondiale. Planet Guarantee s’intéresse au 80% restant. Nous ne sommes pas les seuls. Les tenants des nouvelles technologies, les réseaux sociaux vont s’emparer de ce marché. Les assureurs occidentaux ne sont pas préparés. Atteints d’une sérieuse myopie, ils ne bougeront pas face à la vague qui se lève. Dans ce cadre, on peut dire que Planet Guarantee se place dans une disruption intrinsèque. Nous savons que l’avenir de l’assurance passe par l’économie du partage et l’usage des réseaux sociaux. Et nous savons aussi qu’il faut étendre l’accessibilité de l’assurance à ces 80% de la population mondiale vulnérable par d’autres pratiques et utiliser les avancées technologiques pour y parvenir. Tout ceci ne nous empêche pas de pratiquer un retour aux grandes lignes basiques de l’assurance.

Que fait précisément Planet Guarantee ?

Planet Guarantee a vu le jour au début des années 2010 au Sénégal et a ensuite essaimé ses activités au Mali, au Burkina Faso, au Bénin et en Côte d’Ivoire et récemment en Colombie. Développant le courtage dans les trois domaines clés de l’assurance-crédit, l’assurance santé et l’assurance récolte, la société est leader en matière d’innovation dans la micro assurance. Elle est un intermédiaire privilégié entre les populations vulnérables et les compagnies d’assurance. Ainsi, en Afrique de l’Ouest, plus d’un million de personnes sont couvertes et 50 groupes (institutions de microfinance, banques, coopératives, entreprises de distribution) sont assurés. Pour ce marché, une équipe de 20 personnes, avec une plateforme régionale basée à Dakar, comprend une équipe commerciale, une équipe pour le développement des indices, une équipe marketing, une équipe de production, ainsi qu’un back-office pour l’administration et les finances. La plateforme est en charge de superviser le développement de produits, de conduire les projets dans les régions, d’offrir des services de conseils adaptés à chaque pays, d’être un pool de souscription et d’effectuer de la gestion pour compte de tiers sur certains produits clés. Planet Guarantee est également présente en Amérique Latine (Colombie, Guatemala), en Asie (Indes, Laos, Philippines, Vietnam), en Europe (France) et au Moyen Orient (Egypte).

Comment cela fonctionne-t-il ?

Planet Guarantee est une plateforme d’innovation qui développe des solutions d’assurance et de protection simples et adaptées aux risques auxquels sont confrontés ses clients. Elle conçoit des produits qui répondent aux besoins des populations dans les domaines des assurances agricoles, santé et prévoyance. Ainsi par exemple, en Afrique, on est parti d’un constat simple : la couverture santé ne va pas jusqu’au fin fond de la brousse, et la population rurale peut consacrer jusqu’à 40% de ses revenus annuels à la santé. On a donc mis en place un petit système d’assurance qui couvre trois quarts des problèmes immédiats de santé avec, par exemple, des soins obstétriques ou des réponses à la malaria. Nous proposons des polices d’assurance au prix de 90 € par an et couvrant 4 personnes, et ce, sur un périmètre de 100 000 personnes. Ces ressources nous permettent de financer des services d’obstétrique qui fonctionne 24 heures sur 24. On propose aussi des bons d’achat. L’offre s’adapte très vite. Quand le pharmacien local s’aperçoit que les gens peuvent acquérir des vaccins anti-malaria avec les bons d’achat, il remplit aussitôt son réfrigérateur. Des bouts de ficelles règlent 90% des problèmes de 1 million de personnes. C’est là que l’on constate que la myopie des assureurs publics et privés est immense.

Avez-vous d’autres exemples auxquels la disruption peut s’appliquer ?

Nous faisons notre distribution de contrats avec les téléphones portables. Nous sommes dans les pays où règnent les cartes prépayées. Mais, on sait que demain on peut dire adieu au smartphone, on utilisera le cloud, ce qui ne coûtera plus rien. Autre exemple, et c’est notre prochaine étape, nous attaquons au marché des communautés migrantes en vendant des produits à des diasporas pour la protection de leurs familles restées au pays. Ce sera le marché des sénégalais de Paris : nous allons assurer les familles d’un village du Sénégal, via des sénégalais résidents en France. Pour celui qui envoie régulièrement des mandats au pays, cela constitue une économie non négligeable et pour les familles une véritable couverture santé.

Entretien mené par Luc Jacob-Duvernet

 Retour à la une de la Lettre

(*) François-Xavier Albouy dirige Planet Guarantee, société spécialisée dans la microfinance qui propose des solutions d’assurances climatiques inclusives et de protection sociale aux populations rurales en Afrique, Asie et Amérique latine. Il a créé la revue « Risques » et travaillé comme consultant auprès d’Europaid et de la Banque mondiale avant de rejoindre en 2007 le groupe Malakoff , qui le nomme deux ans plus tard directeur de la prospective et du développement international. Docteur en économie, il a notamment publié Le Temps des Catastrophes (Descartes & Cie, 2001), et au début du mois d’octobre Le prix d’un homme (Grasset).
photo[:]